Pourquoi de plus en plus de personnes évitent de regarder les informations : la fatigue plutôt que l’indifférence

Pourquoi de plus en plus de personnes évitent de regarder les informations : la fatigue plutôt que l’indifférence

Si certaines personnes coupent le journal télévisé ou désactivent les alertes, ce n’est pas forcément parce que le monde ne les intéresse plus. Répétition des crises, baisse du moral, défiance envers les médias et sentiment de ne pouvoir rien changer rendent l’actualité pesante. Éviter les informations peut alors devenir une manière de reprendre le contrôle de son attention, sans nécessairement renoncer à comprendre ce qui se passe.

Couper le journal ne signifie pas toujours se couper du monde

L’évitement de l’information recouvre plusieurs comportements. Une personne peut ignorer certains sujets, interrompre temporairement sa consommation d’actualité ou ne plus consulter aucun média. Ces situations ne traduisent ni le même rapport à l’information ni les mêmes besoins.

Infographie expliquant pourquoi de plus en plus de personnes évitent de regarder les informations, avec les taux d’évitement par pays et les principales causes
Infographie expliquant pourquoi de plus en plus de personnes évitent de regarder les informations, avec les taux d’évitement par pays et les principales causes
  • L’évitement sélectif consiste à écarter un thème ou un format jugé trop éprouvant.
  • La limitation volontaire réduit la fréquence des consultations, sans abandonner l’actualité.
  • Le changement de support remplace, par exemple, le journal télévisé par un podcast ou une newsletter.
  • Le retrait général correspond à une mise à distance beaucoup plus large des nouvelles.

Les enquêtes du Reuters Institute permettent de mesurer l’ampleur du phénomène. En 2022, 38 % des personnes interrogées dans le monde déclaraient éviter délibérément les informations, contre 29 % en 2017. Cette enquête réunissait 93 000 personnes dans 46 pays.

PaysPart déclarant éviter les informations en 2022
Brésil54 %
Royaume-Uni46 %
France36 %
Finlande et Danemark20 %
Japon14 %

En France, cette proportion était de 29 % en 2017 et de 33 % en 2019. Ces réponses déclaratives donnent une tendance, mais ne mesurent pas précisément le temps passé devant les nouvelles. Elles ne signifient pas non plus que toutes les personnes concernées ont cessé de s’informer.

Quand l’actualité demande plus d’énergie qu’elle n’apporte de compréhension

La répétition épuise, même sans information nouvelle

Pandémie, guerres, catastrophes, difficultés économiques et crise climatique peuvent occuper successivement ou simultanément les écrans. À cette accumulation s’ajoute la répétition : une même séquence revient à la télévision, dans les notifications puis sur les réseaux sociaux. L’exposition augmente, sans que la compréhension progresse nécessairement.

Rapport de référence sur l’information et les médias en France — Analyse les usages de l’information, l’évitement des actualités et les tendances médiatiques en France en 2022.

Dans les résultats de 2022, 43 % des personnes évitant les informations les trouvaient répétitives, 36 % évoquaient une baisse du moral et 16 % un sentiment d’impuissance. La fatigue informationnelle désigne cet épuisement devant un volume de nouvelles devenu difficile à absorber. Elle peut coexister avec une consultation compulsive : on veut arrêter, mais on vérifie encore les dernières nouvelles.

Les mauvaises nouvelles captent davantage l’attention

Le biais de négativité désigne notre tendance à accorder davantage d’attention aux éléments menaçants ou défavorables. Une alerte inquiétante peut ainsi retenir davantage notre regard qu’une évolution positive et graduelle. Une étude publiée dans Nature Human Behaviour, portant sur 105 000 titres de presse, a observé que chaque mot négatif supplémentaire augmentait le taux de clic.

Cela ne signifie pas que toute couverture des crises serait excessive : informer sur les dangers relève du travail journalistique. Mais la concurrence pour l’attention peut favoriser les formulations alarmantes. Chez certaines personnes, cette exposition entretient l’inquiétude ou perturbe la concentration. Elle ne suffit toutefois pas, à elle seule, à établir un trouble de santé mentale.

Pour retrouver de la compréhension, il est utile de chercher la racine d’un événement plutôt que ses seules ramifications quotidiennes. Un dossier expliquant l’origine d’un conflit, ses acteurs et les leviers diplomatiques peut apporter davantage que plusieurs alertes successives. Ce changement d’échelle transforme une succession de chocs en une carte mentale : on distingue mieux ce qui évolue réellement de ce qui se répète.

La défiance et les nouveaux usages déplacent aussi le public

Le coût émotionnel n’explique pas tout. Parmi les personnes évitant les nouvelles, 29 % les estimaient biaisées et peu dignes de confiance, 17 % évoquaient des disputes et 8 % les jugeaient trop complexes à comprendre. Lorsque s’informer semble produire davantage de confusion ou de conflits que de repères, prendre ses distances devient compréhensible.

La confiance dans les médias atteignait 29 % en France dans le rapport de 2022. La défiance peut conduire à comparer les sources, mais aussi à remplacer les rédactions identifiées par des comptes dont les méthodes de vérification restent opaques. Se détourner d’un média ne protège donc pas automatiquement de la désinformation.

Chez les jeunes, il faut également distinguer désintérêt et déplacement des usages. Selon l’analyse de l’INA, 39 % utilisaient les réseaux sociaux comme source principale d’information, contre 34 % pour la presse en ligne. Par ailleurs, 42 % des moins de 35 ans trouvaient plus facile de regarder l’information que de la lire, tandis que 58 % préféraient encore la lecture : la vidéo ne remplace pas tous les autres formats.

TikTok ou YouTube peuvent rendre un sujet accessible grâce à une explication visuelle. Mais un fil personnalisé mélange information, divertissement et commentaires, souvent sans hiérarchie claire. Les usages varient selon l’âge, le pays et les situations personnelles ; ces chiffres ne permettent pas de désigner une génération entière comme indifférente à l’actualité.

Se protéger sans perdre les repères nécessaires à la vie collective

Une pause peut être salutaire lorsque les nouvelles envahissent les soirées, les conversations ou les pensées. Le problème apparaît plutôt quand le retrait prive durablement de renseignements utiles : droits sociaux, décisions locales, élections, risques sanitaires ou changements touchant le quotidien.

L’enjeu démocratique n’est pas de suivre chaque déclaration en direct. Il est de conserver suffisamment de repères pour comprendre les décisions publiques, comparer les arguments et exercer ses droits. Si seules les personnes disposant de temps et de ressources accèdent à une information explicative de qualité, les écarts de compréhension risquent de s’accentuer.

La responsabilité ne repose donc pas uniquement sur le public. Des médias qui distinguent faits établis et incertitudes, expliquent leurs vérifications et suivent les solutions autant que les problèmes peuvent rendre l’information plus utile. Traiter des réponses possibles ne revient pas à embellir la réalité : cela aide à dépasser le sentiment d’impuissance.

Une routine d’information moins envahissante, mais plus utile

L’objectif n’est pas de supporter toujours plus de nouvelles. Il consiste à choisir une consommation compatible avec ses besoins et son état émotionnel.

  1. Définir un rendez-vous limité. Consulter l’actualité à un moment choisi, plutôt qu’à chaque notification, aide à sortir de la réaction permanente.
  2. Réduire les sollicitations. Désactiver les alertes non indispensables et éviter les images éprouvantes en boucle permet de rester informé autrement.
  3. Choisir quelques sources complémentaires. Vérifier l’auteur, la date, l’origine des affirmations et l’existence de corrections, puis recouper les informations importantes.
  4. Adapter le format au besoin. Une newsletter facilite le tri ; un article approfondi apporte du contexte ; un podcast permet une explication suivie. Aucun format ne garantit à lui seul la fiabilité.
  5. Relier compréhension et action. Identifier une démarche locale, associative ou citoyenne possible aide à distinguer ce qui dépend de soi de ce qui échappe à son contrôle.

Si l’actualité provoque une anxiété persistante ou affecte le sommeil et la vie quotidienne, en parler à un professionnel de santé peut être utile. Pour le reste, un bon repère consiste à se demander : ai-je appris quelque chose, ou ai-je seulement revu ce qui m’inquiète ? S’informer moins souvent, mais avec davantage de contexte, n’est pas renoncer au monde.