Le nouvel ordre mondial ne naît pas d’un traité unique. Il se construit par une succession de décisions commerciales, de sanctions, d’accords énergétiques et de coalitions diplomatiques. Dans cette recomposition, deux formats cristallisent les tensions : le G7, club des démocraties industrialisées, et les BRICS, regroupement de puissances émergentes qui entend élargir la représentation du Sud global.
Les opposer frontalement serait pourtant réducteur. Aucun de ces ensembles ne constitue une alliance parfaitement homogène. Ils sont plutôt des instruments de coordination, des espaces de négociation et, surtout, des scènes où chaque membre cherche à défendre ses intérêts. Leur rivalité révèle néanmoins une question centrale : qui définit aujourd’hui les normes de l’économie et de la sécurité internationales ?
Le G7, une puissance ancienne en quête de cohésion
Créé dans les années 1970, le G7 réunit les États-Unis, le Canada, le Japon, l’Allemagne, la France, l’Italie et le Royaume-Uni, avec une participation régulière de l’Union européenne. Son poids économique, technologique et financier demeure considérable. Les principales monnaies de réserve, plusieurs grandes places financières et une part importante des capacités militaires mondiales y sont représentées.
Le groupe s’appuie aussi sur une proximité politique. Ses membres partagent, malgré leurs désaccords, des institutions libérales, une tradition d’économie de marché et une lecture commune de nombreuses crises. Cette cohésion permet de coordonner des sanctions, de soutenir des partenaires et de peser sur les institutions internationales.
Mais cette force est traversée par des fragilités. Les sociétés occidentales sont confrontées au ralentissement démographique, à la dépendance de certaines chaînes d’approvisionnement et à la défiance d’une partie des pays du Sud. Les divergences sur les dépenses militaires, le commerce avec la Chine, la transition énergétique ou la guerre en Ukraine rappellent que l’unité du G7 est politique avant d’être stratégique.
Les BRICS, le pari d’une représentation élargie
Les BRICS sont nés autour du Brésil, de la Russie, de l’Inde et de la Chine, avant l’entrée de l’Afrique du Sud. Leur élargissement récent a renforcé leur poids démographique, énergétique et géographique. Le groupe rassemble désormais des États aux régimes, aux intérêts et aux trajectoires économiques très différents, mais unis par une revendication : les institutions mondiales ne reflètent plus la distribution réelle de la puissance.
Leur critique vise notamment le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et le Conseil de sécurité des Nations unies. Dans ces enceintes, les rapports de vote ou la composition des instances restent marqués par l’histoire de l’après-guerre. Les BRICS demandent davantage de sièges, de droits de décision et de marges de manœuvre pour les économies émergentes.
Leur agenda comporte également une dimension économique. La Nouvelle Banque de développement, installée à Shanghai, doit financer des infrastructures et proposer une alternative partielle aux circuits dominés par les institutions occidentales. Des discussions portent aussi sur l’usage accru des monnaies nationales dans les échanges. L’objectif n’est pas encore de remplacer le dollar, mais de réduire la vulnérabilité aux sanctions et aux fluctuations monétaires américaines.
Cette ambition se heurte cependant à des obstacles importants :
- les rivalités entre la Chine et l’Inde, notamment sur les questions frontalières et commerciales ;
- les écarts considérables entre les économies et les systèmes financiers des membres ;
- l’absence d’une doctrine commune sur les crises internationales ;
- la difficulté à créer des instruments financiers aussi liquides et sûrs que ceux liés au dollar.
Sur le terrain, les effets de la fragmentation mondiale se lisent parfois dans des espaces éloignés des grandes capitales. Les ports, les routes commerciales et les villes patrimoniales deviennent des points de contact entre diplomatie, tourisme et influence culturelle. À Perpignan, par exemple, l’histoire des échanges méditerranéens rappelle que les circulations entre continents ne sont jamais seulement économiques : le Castillet de Perpignan témoigne aussi de la manière dont une ville peut inscrire les rapports de puissance dans son patrimoine. Ces traces locales donnent un relief concret aux débats sur les frontières et les appartenances.
Une compétition qui dépasse les sommets
La rivalité entre les deux formats se joue d’abord dans les chaînes de valeur. Les pays du G7 cherchent à sécuriser les semi-conducteurs, les minerais critiques et les technologies liées à l’intelligence artificielle. Les BRICS, eux, disposent d’atouts majeurs dans l’énergie, l’agriculture, les ressources minières et certains marchés de consommation. Cette complémentarité pourrait favoriser les échanges, mais elle alimente aussi une compétition pour le contrôle des infrastructures.
La question énergétique illustre cette ambivalence. Les économies du G7 veulent accélérer la décarbonation tout en préservant leur sécurité d’approvisionnement. Plusieurs membres des BRICS restent des producteurs essentiels de pétrole, de gaz ou de minerais indispensables à la transition. Le dialogue est donc nécessaire, mais les priorités divergent : pour les uns, il faut réguler les émissions ; pour les autres, le développement et l’accès à l’énergie demeurent prioritaires.
La bataille est également narrative. Le G7 défend un ordre international fondé sur des règles, la souveraineté des États et la protection des droits humains, même si ses propres pratiques sont régulièrement contestées. Les BRICS dénoncent, de leur côté, un universalisme à géométrie variable et mettent en avant la non-ingérence. Cette opposition ne se résume pas à une lutte entre démocratie et autoritarisme : elle porte aussi sur la mémoire de la domination coloniale et sur la légitimité de ceux qui écrivent les règles.
Vers un monde moins ordonné, mais plus négocié
Il est peu probable que les BRICS remplacent le G7 ou que l’un des deux ensembles impose seul son modèle. Le scénario le plus plausible est celui d’une coexistence tendue, faite de partenariats variables. Un pays pourra coopérer avec Washington sur la sécurité, avec Pékin sur les infrastructures et avec Moscou ou les producteurs du Golfe sur l’énergie.
Cette souplesse donne aux puissances moyennes une capacité de négociation nouvelle. Mais elle rend aussi les crises plus difficiles à résoudre. Sans interlocuteur central, les sanctions, les conflits commerciaux et les enjeux climatiques se traitent dans une succession de forums concurrents. Pour comprendre ces inflexions, retrouvez les analyses et décryptages internationaux sur la page d’accueil de Fil Monde.
L’enjeu dépasse donc la seule composition des clubs. Il concerne la capacité collective à produire des biens publics mondiaux : stabilité financière, lutte contre le changement climatique, prévention des conflits et protection des populations. Le G7 conserve des leviers puissants ; les BRICS disposent d’une légitimité croissante auprès d’États qui refusent de choisir un camp. Le nouvel ordre mondial ne sera probablement ni occidental ni exclusivement multipolaire : il sera plus fragmenté, plus transactionnel et plus disputé.