Géopolitique · Analyse
Avant-après : les BRICS ont-ils changé l’ordre mondial ?
Nés comme une catégorie économique, les BRICS sont devenus une plateforme politique revendiquant une place centrale dans la gouvernance mondiale. Leur élargissement renforce-t-il réellement un monde multipolaire, ou révèle-t-il surtout les fragilités d’une coalition hétérogène ?
Il y a vingt ans, les BRICS n’existaient pas encore comme organisation. L’acronyme, forgé par l’économiste Jim O’Neill en 2001, désignait alors cinq économies promises à une forte croissance : le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud, qui les a rejoints en 2010. Le terme décrivait une tendance des marchés. Il est progressivement devenu un instrument diplomatique.
Ce glissement résume à lui seul le changement intervenu dans l’ordre mondial. Les BRICS ne constituent ni une alliance militaire ni un marché intégré comparable à l’Union européenne. Pourtant, ils incarnent une contestation croissante de règles conçues après 1945, dans lesquelles le poids politique de l’Occident reste supérieur à son poids démographique et économique réel.
Avant : un club de puissances en quête de reconnaissance
À leurs débuts, les BRICS portaient une revendication relativement précise : obtenir davantage de représentation au Fonds monétaire international, à la Banque mondiale et au Conseil de sécurité des Nations unies. Le constat était partagé par des pays très différents : les institutions internationales ne reflétaient plus la répartition des richesses, des populations et des capacités productives.
La crise financière de 2008 a accéléré cette prise de conscience. Alors que les États-Unis et l’Europe traversaient une violente récession, la Chine continuait de soutenir la croissance mondiale et plusieurs économies émergentes apparaissaient comme des pôles de stabilité. Les sommets des BRICS ont alors servi à coordonner des positions et à afficher une autonomie politique, notamment face aux sanctions et aux interventions décidées par les puissances occidentales.
La création de la Nouvelle Banque de développement, basée à Shanghai, a constitué un premier acte concret. En finançant des infrastructures dans les pays membres, cette institution devait proposer une alternative partielle aux circuits dominés par Washington et ses alliés. Son ambition restait limitée, mais son existence envoyait un message : les pays émergents pouvaient créer leurs propres outils.
Après : une influence élargie, mais pas encore un bloc
L’élargissement annoncé au début des années 2020 a profondément modifié la portée symbolique du groupe. L’arrivée de nouveaux membres du Moyen-Orient, d’Afrique et d’Amérique latine a transformé les BRICS en forum plus représentatif du « Sud global ». Leur poids cumulé est considérable en matière de population, d’énergie, de matières premières et de production industrielle.
Cette nouvelle configuration renforce leur capacité à peser sur plusieurs dossiers :
- la réforme de la gouvernance financière internationale ;
- la sécurisation des approvisionnements énergétiques et alimentaires ;
- le développement de règlements commerciaux libellés dans des monnaies autres que le dollar ;
- la dénonciation d’un « deux poids, deux mesures » dans les crises internationales.
Leur influence est donc réelle, mais elle ne doit pas être confondue avec une unité stratégique. Pékin et New Delhi sont rivaux sur le plan régional. Le Brésil défend traditionnellement une diplomatie de médiation, tandis que Moscou cherche à faire des BRICS un levier de contestation directe de l’ordre occidental. Les monarchies du Golfe, elles, privilégient souvent une politique pragmatique, fondée sur la diversification de leurs partenariats.
Le paradoxe des BRICS : leur force vient de leur diversité, parce qu’elle élargit leur représentativité ; mais cette même diversité limite leur capacité à adopter une ligne commune durable.
La dédollarisation, une rupture encore incomplète
La question monétaire concentre une grande partie des attentes. Plusieurs membres souhaitent réduire leur exposition aux sanctions américaines et aux variations de la politique monétaire de la Réserve fédérale. Le développement des échanges en monnaies nationales, ainsi que l’étude de mécanismes de paiement communs, constitue une réponse à cette vulnérabilité.
Pour autant, détrôner le dollar est une entreprise autrement plus difficile. Une monnaie internationale repose sur la profondeur des marchés financiers, la confiance dans les institutions, la liquidité et la possibilité de déplacer rapidement des capitaux. À ce jour, aucune monnaie des BRICS ne réunit seule ces conditions. Le yuan progresse, mais reste soumis au contrôle des capitaux chinois ; la roupie indienne demeure peu internationalisée ; le rouble a vu sa circulation extérieure se réduire sous l’effet des sanctions.
La transformation la plus probable n’est donc pas la disparition du dollar, mais la coexistence de plusieurs circuits. Cette fragmentation pourrait donner davantage de marge de manœuvre aux États, tout en rendant les transactions plus complexes et le système financier mondial plus vulnérable aux tensions.
Une multipolarité qui se joue aussi dans les sociétés
Le débat sur les BRICS ne se limite pas aux sommets et aux banques centrales. Il touche aussi les sociétés, les cultures et les représentations. Les échanges Sud-Sud se développent dans l’enseignement supérieur, les technologies, l’agriculture et les industries culturelles. Cette circulation contribue à relativiser le monopole symbolique longtemps exercé par les médias, les universités et les entreprises occidentales.
Les traditions culinaires illustrent cette mondialisation à plusieurs centres. Les routes commerciales ne transportent pas seulement du pétrole, des minerais ou des composants électroniques : elles font aussi circuler des savoir-faire, des épices et des techniques de transformation. Dans cette perspective, le Beignet de banane plantain rappelle comment une préparation peut relier des héritages africains, caribéens et internationaux, avec des différences de maturité, de texture et de cuisson qui racontent des histoires de mobilité et d’adaptation.
Cette dimension culturelle ne doit toutefois pas masquer les tensions politiques. Plusieurs membres des BRICS présentent un bilan contesté en matière de libertés publiques, de droits humains ou de transparence. Leur discours sur la souveraineté peut soutenir une meilleure représentation internationale, mais aussi servir à contester les mécanismes de contrôle et les normes communes.
Alors, ont-ils changé l’ordre mondial ?
Oui, mais davantage par déplacement du centre de gravité que par remplacement d’un système par un autre. Les BRICS ont contribué à rendre incontournable l’idée que la puissance mondiale ne peut plus être pensée depuis Washington, Bruxelles ou Tokyo בלבד. Ils ont donné une structure politique à des revendications auparavant dispersées et ont accéléré la recherche d’alternatives financières, diplomatiques et commerciales.
Ils n’ont cependant pas créé un ordre cohérent. Leur élargissement augmente leur poids statistique, mais ne résout ni les rivalités internes ni l’absence d’institutions communes solides. Leur capacité à transformer durablement la gouvernance mondiale dépendra de décisions concrètes : financement de projets, coordination monétaire, médiation dans les conflits et respect effectif des engagements annoncés.
Le véritable « après » n’est donc pas encore écrit. Il ressemble à un monde plus fragmenté, où plusieurs puissances négocient simultanément avec l’Occident, sans nécessairement vouloir s’aligner entre elles. Pour suivre ces recompositions et comprendre ce qui se joue derrière les déclarations officielles, découvrez notre page d’accueil et les analyses de la rédaction de Fil Monde.
Ce qu’il faut retenir
- Les BRICS sont passés d’un concept économique à une plateforme diplomatique.
- Leur élargissement renforce la représentation du Sud global, sans créer un bloc homogène.
- La dédollarisation progresse par étapes, mais ne menace pas encore la centralité du dollar.
- Leur influence se mesure autant dans les institutions que dans les échanges commerciaux, technologiques et culturels.
- Leur défi principal consiste désormais à convertir leur poids collectif en décisions communes.